Les littératures de l’imaginaire en france

l'imaginaire

Cet article a été composé en 2016 pour l’ancienne version de Folioctet où les sites consacrés aux littératures de l’imaginaire étaient séparées des autres. J’ai changé depuis l’organisation du site, mais les questions que je soulève n’ont pas eu énormément de réponse depuis, elles persistent en moi. Pourquoi la SF a-t-elle si mauvaise presse en France ? Depuis la collection Présence du futura cessé de paraître, ce que certains ont appelé l’âge d’or de la SF française est mort dans l’oeuf, les Ligny, les Lehmann sont retombés dans l’anonymat des petits cercles. Dommage.

Si je suis un grand amateur de ces littératures dites de l’imaginaire, créer une rubrique spécialement pour elles m’attriste. J’aurais tellement apprécié pouvoir placer cote à cote des auteurs tels que Dan Simmons et Shakespeare, Brussolo et Baudelaire. Mais voilà ! les esprits français ne sont pas encore prêts (le seront-ils un jour ?) à reconnaitre une véritable place dans le panthéon littéraire pour les écrivains de littératures de loisir. En fait un progrès s’est fait sentir depuis quelques années avec des auteurs qui n’ont pas peur de transgresser les limites des genres : quelqu’un comme Dantec par exemple qui mêle à merveille le polar à l’anticipation et au roman d’aventures.

Je voudrais apporter ma contribution à la défense de ces littératures. Beaucoup d’autres l’ont fait. Je conseille d’ailleurs à tous la lecture de la préface de Serge Lehmann à l’anthologie Escales sur l’horizon, éditée chez Fleuve noir. C’est certainement la meilleure défense française pour la littérature science-fictionnesque.

Tout d’abord le terme de littérature de loisir. En quoi le loisir serait-il dégradant ? Pourquoi le negotiumdevrait toujours prendre le pas sur l’otium ? Je m’interroge, porno. De grands auteurs de la grande littérature française n’ont-ils pas concilié le plaisir à l’éducation et à la réflexion du lecteur ? Je prends pour exemple La Fontaine, un auteur reconnu par tous. Ses Fables n’étaient-elles pas destinées à l’éducation du Dauphin ? pourtant l’emploi de personnages animaliers étaient là évidemment pour alléger le propos, pour plaire, pour amuser. Il le dit lui-même :

« contons, mais contons bien ; c’est le point principal, C’est tout »

La littérature c’est l’art de raconter des histoires. Si l’on part de ce principe, pourquoi les auteurs de SF sont-ils exclus du temple ? Serait-ce parce qu’ils ne content pas bien ?

C’est un argument souvent employé par les opposants aux littératures populaires. Parlons en des littératures populaires, encore un terme dépréciatif. Populaire, cela signifie-t-il que cela plait au peuple et que par conséquent que sa valeur est moindre parce que trop facilement accessible ? Et Molière, et La Fontaine et Hugo ? Ces auteurs sont parmi les plus populaires, cependant l’Intelligensia littéraire n’y voit rien à redire. Serait-ce seulement parce que ces auteurs sont morts ? J’en ai bien l’impression. Parce que cette élite oublie un mot d’ordre qui est celui de la plupart des grands écrivains considérés comme tels, celui de l’universalité. L’humanisme n’est pas un vain mot pour Rabelais, Voltaire, Hugo, … Les auteurs qui nous ont laissés leur nom sont souvent ceux qui adressaient les messages les plus universels, les plus aptes à être compris par tous les hommes. Les littératures de l’imaginaire sont souvent très loin de l’hermétisme de Mallarmé ou de celui du trobas clos. La complexité n’est pas toujours un gage de richesse, bien au contraire. Pour en revenir à l’accusation de médiocrité de style chez les auteurs de SF et de fantastique, le problème est le même. Qu’est-ce que le bon style ? Certainement une façon d’écrire rafinée, compliquée, soignée. Cette manière (ce tic) propre à l’élite intellectuelle d’aujourd’hui, celle qui revendique une tradition stylistique.

Ah la tradition ! C’est bien sur cela que les hommes de lettres d’aujourd’hui se fondent pour juger les oeuvres qui auraient rompues avec Sainte-Tradition. Pourtant faut-il leur donner un rapide cours d’histoire littéraire ? Depuis le XIXe siècle s’est opéré un mouvement puissant dans tous les arts et dans la littérature. Ce mouvement était une revendication à plus de liberté, à moins de contraintes dans le style. Voyez Musset et ces pièces impossibles à mettre en scène. Voyez Rimbaud et ces poèmes en prose. Voyez l’avènement du vers libre. Voyez l’écriture automatique chez les surréalistes. Voyez l’intérêt de Vian ou de Queneau pour la Science-fiction américaine. Voyez la passion du Nouveau Roman pour le sexo xxx. Voyez la dissolution du sens chez Ionesco ou Beckett. En bref, prenez conscience que vos valeurs ne sont pas celles de vos prédecesseurs directs. Ou bien alors, reniez les et chantez haut et fort votre amour pour les littératures de copie, de norme, de règles, de la Renaissance et du Classicisme. Les règles n’ont plus à être imposées par une instance, par quelques uns, mais par ceux qui forment le milieu artistique qu’ils ont conçus.

Un autre reproche revient souvent, accouplé à un autre qui, si l’on y prend garde, dit l’inverse. On dit que les littératures de l’imaginaire ne font que répêter incessament les mêmes choses, que ces bouquins manquent d’originalité. D’un autre côté, on dit que ces auteurs écrivent beaucoup trop d’ouvrages pour être honnètes. D’après moi, si tant de livres sortent, c’est évidemment parce qu’il y a beaucoup à dire, c’est parce que les auteurs de SF, etc. ont de l’imagination. S’il y a beaucoup de bouquins inintéressants, ce n’est pas le propre des littératures de l’imaginaire. Cet argument est totalement stupide. Si nous nous penchons sur n’importe quelle époque de l’histoire littéraire nous nous apercevrons que le nombre d’ouvrages qui a traversé la postérité est ridiculement mince au regard du nombre de publications. Bien sûr aujourd’hui, les ouvrages édités sont plus nombreux, le fait est logique. Plus de classes sociales lisent aujourd’hui, les hommes sont plus nombreux, … Tout est affaire de conjoncture.

Si les écrivains de SF, etc. écrivent beaucoup, les raisons sont multiples. Premièrement, il faut l’avouer, c’est réellement ancré dans cette culture. Déjà à l’Age d’or de la SF (années 50 aux USA) les Van Vogt, les Asimov publiaient à tour de bras. Deuxièmement, le besoin pécuniaire est vraiment présent. Dans un pays comme la France, être écrivain de SF n’est pas rentable. Ceux qui vivent de leur plume sont à compter sur les doigts d’une main. Ce qui est d’ailleurs représentatif est que ceux qui font fortune se débarassent bien vite de l’étiquette SF. Bernard Werber en est un exemple frappant, ces histoires de fourmis sont pourtant de la littérature SF. Quelqu’un comme Dantec et ses Racines du Mal est un autre exemple. Son ouvrage entretient des rapports évidents avec le cyberpunk et l’anticipation, pourtant il parait dans la Série noire, parce que le roman policier (autre littérature de loisir) à meilleure presse. Allez comprendre. Un autre grand auteur français a quitté trop tôt le monde de la SF, c’est Serge Brussolo. C’est un réel auteur populaire, au sens noble du terme et, qui plus est, un être à l’intelligence débordante, qui déborde même sur les genres, puisque maintenant c’est dans le roman historique, le polar, ou dans la littéraure mainstream qu’il officie. S’il a abandonné (en partie) le monde de la SF, c’est, semble-t-il, en raison du mauvais esprit qui règne parmi les éditeurs et les écrivains de SF en France. Comme quoi, tout n’est pas rose, même les petits s’entretuent…

Les auteurs de SF écrivent beaucoup. Certes. Ignore-t-on que quelqu’un comme Hugo a composé plus de cent vingt ouvrages ? Qui accuserait Proust d’avoir écrit un roman fleuve, trop long ?

En fait, il serait vain et trop long de continuer cet inventaire. Ce que je veux démontrer est simple : tout ce que l’on peut reprocher à l’une ou l’autre des littératures de l’imaginaire pourrait l’être également à telle ou telle école littéraire qui s’est fait un nom e videos xxx.

Les universitaires, les premiers a plaider contre ces littératures, sont d’une hypocrisie déconcertante. Ils savent pourtant qu’on ne peut traiter un sujet qu’à partir du moment où on l’a défini : demandez à un professeur de fac de vous définir le concept de littérarité ! C’est l’un des terrains de recherche les plus importants de la narratologie, des noms illustres comme celui de Genette s’y sont penchés. Et tous s’y sont cassés les dents. Le concept de littérarité est caduc à ce jour. Sachez-le.

Lisez ce que vous désirez lire sans a priori inconsidéré, ne jugez pas ce que vous ne connaissez pas. Je puis certifier à ceux qui ignorent tout de la Science fiction qu’elle est loin de traiter seulement de batailles spatiales, et qu’elle parle dans un jargon compréhensible par le seul initié. Lisez Brussolo ou Silverberg, et vous verrez que la SF peut-être poétique. Lisez Dan Simmons, et vous verrez que la SF peut-être écrite dans un style d’une grande puissance. Lisez William Gibson, et vous verrez que la SF soulève des problèmes d’une grande actualité.

J’espère qu’un jour l’on pourra composer une encyclopédie littéraire qui placera les auteurs de toutes littératures à côté les uns des autres.